Pratiquement toutes les catastrophes obéissent au même schéma : c'est la combinaison de plusieurs facteurs qui mène aux décès et rarement une faute individuelle.

Ce constat, omniprésent dans les incendies, ne devrait pas faire exception avec l'incendie catastrophique de Crans-Montana, tant il est vraisemblable que ce qui mène à la catastrophe, c'est un comportement humain combiné à des lieux dont la configuration (dans les matériaux et dans l’espace) a potentiellement permis au brasier de se développer et de limiter la sortie de masse.

Dès cet instant, le comportement des victimes ne changeait plus grand-chose à l'équation mortelle.

Il y a plusieurs années de cela, j'ai pris la relève d'un confrère dans la défense des intérêts d'une famille endeuillée par un incendie accidentel. Une partie de cette affaire a été médiatisée et je me limiterai ici à des éléments publics. La procédure pénale avait révélé les innombrables défauts du bâtiment, ce qui avait conduit le précédent mandataire à se concentrer exclusivement sur celui-ci et à ne pas solliciter d’autres responsables potentiels, en particulier le revendeur, l’importateur ou le fabriquant du produit ayant causé l’incendie et l’occupant de l’appartement dans lequel l’incendie avait pris, qui n’avait pas suivi les règles les plus sommaires de comportement en cas d’incendie.

Lorsque j'ai pris la relève du dossier, la prescription était acquise à l'encontre de nombreux responsables potentiels.

En effet, la procédure pénale est longue. Elle s'intéresse au déroulement des faits et aux comportements humains qui sont à l'origine du sinistre ou qui peuvent l’avoir aggravé.

Mais elle ne débouche pas forcément sur la mise en cause de toutes les personnes qui ont eu une part de responsabilité dans l'incendie, car tout n’est pas pénal, loin de là, et la Suisse est un pays qui criminalise peu.

Ainsi, par l'écoulement du temps et par le fait que l'énergie s'était concentrée sur une procédure pénale qui mettait en avant les innombrables défauts de l'immeuble, ces responsabilités sont tombées dans l'oubli et ont été touchées par la prescription. Quant à la responsabilité du propriétaire d’ouvrage, le Tribunal cantonal valaisan s’était livré à un examen détachant chaque défaut d’ouvrage, plutôt que d’analyser si le tout était en lien avec le drame, excluant toute indemnisation des proches de la victime.

De manière générale, les responsabilités “secondaires” (ce n’est pas du tout un terme juridique, c’est simplement là pour désigner des responsabilités qui ne sont pas celles déclenchant immédiatement la chaîne de causalité) rencontrent un frein humain considérable. En bref, de nombreuses personnes estiment que le propriétaire n’a “rien” demandé et qu’il ne devrait pas porter un fardeau trop lourd. Mais cette conception est juridiquement fausse (le propriétaire d’ouvrage a une responsabilité objective) et participe au climat que je dénonce ici.

Je souhaite éviter aux victimes et à leurs proches une même double peine. Il est absolument crucial, dans une telle procédure, de bien comprendre que les procédures pénales sont une chose, mais que les procédures civiles en sont une autre, et que les prescriptions peuvent être acquises.

Je pense que tout un chacun doit être informé de ses droits et les préserver autant que faire se peut. C'est la raison d'être de ce site web, dans la mesure où ce drame touche des centaines, si ce n'est des milliers de personnes, et que toutes ces personnes doivent avoir un accès égal et complet à l'information pour leur permettre de participer correctement et de défendre leurs droits.

C'est aussi une manière de faire changer les choses et de sortir d'une ornière qui n'est plus forcément juridique, à mon sens, mais dans les mentalités valaisannes : celle du droit acquis.

Non, le fait d'avoir pu construire il y a des dizaines d'années un établissement non conforme n'est pas un motif pour continuer à l'autoriser à accueillir du public. Même en dehors de toute transformation ou changement d’acceptation, des délais réels de mise en conformité totale doivent être impartis et respectés. Le principe de proportionnalité a bon dos lorsqu’il y a plus de cent victimes.

Non, le fait de faire des rénovations légères ne suffit pas à éviter que l'on se pose la question réelle du concept de sécurité incendie.

Non, le fait qu'il ne s'agisse que d'un simple changement de gérant ne suffit pas à faire l'économie du concept d'assurance qualité incendie.

Oui, il faut des inspections régulières de tous les établissements publics. Par régulière, on entend moins d'une année. Et s'il y a quelconque irrégularité, le mot « droit acquis » ne doit pas être autorisé et l’établissement fermé s’il ne corrige pas l’irrégularité de suite.

Oui, il est aujourd'hui inimaginable que les communes continuent à se charger de la protection incendie. Ce n'est pas une attaque en règle contre les corps de secours incendie, qui font des miracles avec des moyens limités, en particulier en Valais, canton dans lequel les moyens sont par définition limités et qui ne connaît pas d'établissement cantonal d'assurance à l'image du canton voisin. C'est simplement une réalité : les communes sont exposées à des budgets limités, à des chargés de sécurité ou délégués de CSI qui “font tout” et qui ne pourront pas être composées, par définition même, de spécialistes dans leur domaine. C’est aussi des personnes qui sont plus susceptibles d’être exposées à des pressions politiques de toute sorte. Alors oui, le Valais doit retirer les compétences communales et les faire passer au cantonal. C'est tout, il n'y a pas d'autre manière de faire.

Il faut aussi que le législateur montre les crocs et explicite sa pensée s'agissant de la LRIEN, c'est-à-dire la loi sur la responsabilité en matière d'incendies et d'événements naturels, que le tribunal cantonal a qualifiée de loi n'étant pas là prioritairement pour protéger les victimes - ce qui permet de construire des responsabilités civiles p. ex. lorsque des instructions de comportement font défaut.

Cet ensemble de facteurs fait que le Valais doit changer dans ses mentalités et que ce drame immense et inqualifiable doit servir de catalyseur afin de bien comprendre qu'il s'agira du tout dernier et qu'il n'y en aura tout simplement jamais d'autre.